Ces dernières semaines ont été le théâtre d'une bataille verbale et verbeuse qui n'est pas sans rappeler celle d'Hernani au temps de Hugo et des Classiques. Mais si, à l'époque, chaque partie faisait preuve d'une intelligence particulière, le débat actuel sur Indignez-vous n'est rien d'autre qu'une démonstration de sophisme poussé à son extrême.

La sphère intellectuelle s'est mise en branle afin de fustiger pour les uns, d'encenser pour les autres, le court essai de Stéphane Hessel. Ces voix discordantes en une même cacophonie sont venues marteler les ondes et noircir de nombreuses pages. Alors, ouvrage médiatico-populiste ou pamphlet contre les excès du néo-libéralisme ? Question inutile s'il en est, de même que ces débats stériles et assourdissants. Je n'oserai m'avancer sur le contenu de l'ouvrage, de peur de ne faire qu'attiser la polémique : mes doutes sont multiples et changeants ; la peur de l'« à propos » m'empêche de m'épancher sur la question.

Non, intéressons-nous plutôt au geste qui a présidé à cette écriture. Stéphane Hessel est loin de la figure d'un opportuniste venu faire parler de lui sur les plateaux télévisés. Quel serait son but ? L'homme a 93 ans, un âge qui limite ses ambitions politiques ; son action au sein de la Résistance et sa participation au texte de la Charte Universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen lui assurent la postérité. Pour quelle raison voudrait-il faire parler de lui, surtout par un simple opuscule d'une trentaine de pages publié par une maison d'édition inconnue du grand public ? L'argument du « buzz » repoussé, s'il faut juger du contenu, nous sommes en présence avec Indignez-vous d'un texte parfois incohérent, duquel une argumentation empirique et solide est absente. Il enfonce souvent des portes grandes ouvertes et appelle à ce que d'aucuns nomment la « bien-pensence »… Mais est-ce réellement important ? Sa démarche n'est pas celle d'un auteur, d'un objecteur de conscience ou d'un révolutionnaire, mais celle d'un être humain s'effrayant devant une vague d'indifférence qui s'empare du monde. Le texte ne revêt que peu d'importance, regardons au geste, ce geste simple, n'exigeant souvent le moindre effort, l'indignation. Ce geste qui semble avoir été compris dans les pays arabes n'aurait-il pas le droit d'être suivi en Europe ? Vérité en deçà de la Méditerranée, erreur au delà… Nul ne demande une critique acerbe de nos sociétés, substituant un nihilisme abscons à tout espoir. L'émotion précède l'indignation, elle guide son bras, mue par l'instinct. Réflexe avant réflexion, cela semble absurde, et pourtant le pragmatisme souvent dégénère en cynisme. Toutefois l'indignation doit, et c'est mon point de vue, rester créatrice, il n'est pas question de contester sans construire : le scepticisme, le « douter pour douter » n'est en rien une voie acceptable et ne vaut pas mieux que l'indifférence. Il est nécessaire que l'indignation élève l'esprit en arrachant les Hommes à cet état de panurgisme, sans les laisser sombrer dans un état d'anarchie pire encore où dominerait l'absence d'idée.

S'indigner contre qui, contre quoi, Hessel ne nous donne aucune indication, le nazisme fut le déclencheur de sa propre révolte, le conflit israélo-palestinien un exemple de ce qui le touche aujourd'hui. Mais jamais il n'entend diriger notre ressentiment sur des cas particuliers. A pointer du doigt quelque dérive du système politique ou économique , il préfère nous prendre par la main et nous tourner vers ce qui est véritablement essentiel, vers l'essence de son texte, tout simplement l'indignation. Seul le titre aurait suffit, « indignez-vous ». Ensuite il appartient à chacun de définir contre quoi se révolter. Son geste est plus important que ses mots : oser s'indigner, chercher jusque dans les tréfonds de son âme (si tant est qu'il en existe une) et s'insurger… L'indignation est le geste individualiste par excellence, chacun apprécie subjectivement, selon sa propre trajectoire de socialisation, ce qui est bon et ce qui est mauvais, mais qui réussit le tour de force d'unir autour d'une communauté d'idées et d'esprits partageant le même désir d'avancer vers un monde qu'elle pense meilleur.

Guillaume